Oeuvres, en lectures libres et/ou payantes
28 Novembre 2012
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Je ne dis rien. Je garde tout pour moi.
Je crois que j'ai peur des conflits, alors je me tais.
Pour ne pas me sentir coupable de faiblesse vis-à-vis de moi même, je me justifie.
Je suis quelqu'un de bien, je comprends les autres, ils ne savent pas, ils ne se rendent pas compte du mal qu'ils font.
C'est leur histoire, ils ont été abîmés par la vie, leur enfance, leurs amours, ils se défendent maintenant, ce n'est pas de leur faute.
Je suis quelqu'un de bien, je les comprends, je leur pardonne.
La maladie me ronge.
Le cancer infiltre un peu plus chaque jour mon corps. Quelques cellules, par là, d'autres par ici. Il gagne petit à petit du terrain, des organes.
Il progresse s'appropriant mon corps peu à peu, comme les pensées et les mauvaises intentions des autres ont pris doucement possession de mon esprit. Rongeant ma joie de vivre, mon optimisme, ma foi dans l'homme et la vie.
Je les pardonne, mais je ne les comprends pas.
Comment peuvent-ils ne pas se rendre compte de toute cette mauvaise énergie qu'ils donnent au monde et aux autres ?
Comment peuvent-ils encore à notre époque déverser chaque jour un tel flot de négativité, sans réaliser le mal qu'ils font ?
Je ne le fais pas moi ! Je refuse d'être un maillon de cette chaîne néfaste.
J'emmagasine et je stocke. Je garde tout ça pour moi.
Mon cancer grandit. Il devient fort.
Si seulement j'acceptais que nous soyons en chemin. Que nous sommes en évolution ! Que tous, ne soyons pas encore parfaitement conscients de la portée de nos actes. Que certains ne réalisent pas.
Je pourrais les aimer, les guider. Leur négativité ne m'atteindrait plus.
Mais cela, je ne l'ai pas encore compris. Et la maladie me ronge.
Je suis épuisé.
La maladie m'a pratiquement vidé.
Elle m'a assiégé.
Difficile de reprendre des forces lorsque mon appétit et mon estomac sont aux mains de l'ennemi.
Je cherche à trouver un peu de réconfort dans le jardin, peut-être arriverais-je à me nourrir de lumière.
Mon esprit capte toute la mesure de la tristesse de ma situation.
Je pleure.
J'aime mon prochain, je les soulage de leurs poids et me voilà puni.
C'est injuste. Je ne mérite pas ça !
La colère me gagne.
Je ne pensais plus avoir autant d'énergie pour entrer dans cet état.
Je crie : et moi ? Qui me soulage ?!
Pourquoi avez-vous osé déverser tout ce flot de négativité en moi ? Qui vous a permis ?
Je hurle.
Un cri primaire et bestial, venu de la nuit des temps.
Juste et efficace.
Il exprime mieux que n'importe quel mot tout le poids qui pèse sur mon âme.
Je m'effondre et pleure à nouveau.
C'est moi ! C'est moi qui leur ai permis de se vider en moi.
Je ne les ai pas compris, j'ai pris leur souffrance. J'ai collecté.
Rien que moi.
Cette prise de conscience a raison de moi.
Je reste là, les yeux dans le vide, ma colère à disparu.
Face à moi-même.
Je me vois et ne me juge pas. J'étais ignorant, voilà tout.
Je pouvais comprendre, mais pas laisser faire.
Encourager et soutenir, mais pas prendre à ma charge ce qui est à autrui.
Le vent léger fait danser les feuilles du saule pleureur.
Peut-être est ce l'angle des rayons du soleil qui se reflètent d'une façon particulière sur l'arbre, mais il semble baigner dans un halo lumineux.
Une aura vivante, vibrante.
Je suis fasciné et le calme me gagne.
Je m'apaise physiquement et mentalement.
Les tensions de mon corps disparaissent, le dialogue intérieur de mon mental aussi.
Je suis en paix, serein et comme ouvert.
J'entends le saule me parler. Cela ne me surprend pas. Je l'écoute me dire
« Viens. Viens à moi. Je transforme le gaz carbonique en air pur. Je sais faire cela. C'est ma tâche ici-bas. Viens et donne-moi »
Je me relève pour aller m'accrocher à son tronc.
Je l'étreins. Je veux tout lui donner.
Ma respiration devient haletante. Ma poitrine me fait mal.
J'ai l'impression qu'elle se déchire.
Soudain vient la faille et un flot s'écoule de moi, brûlant et douloureux.
L'arbre aspire en moi.
Puis il souffle, et la plaie béante se referme.
Je reste là un moment, petit enfant accroché à cet arbre, comme dans les bras d'un père et d'une mère.
Hébété et titubant, je rentre dans la maison, m'allonge sur mon lit et m'endors.
Dans la position du fœtus.
Un jour nouveau vient de se lever.
Je me réveille et m'étire.
C'est fou, j'avais oublié combien c'est bon. J'ai l'impression d'enfiler mon corps comme on enfile un costume. Je m'installe dans chaque partie, chaque recoin. Mon ressenti m'indique que tout est bien, ajusté parfaitement, fait sur mesure pour moi. C'est très agréable.
Je reste là quelques minutes, allongé et serein. Je regarde devant moi, cette journée qui vient. Elle sera bonne, je la savoure déjà.
Je file à la douche et là encore ce n'est qu'appréciation. L'eau chaude tombe sur moi comme une pluie tropicale. J'ai l'impression qu'elle nettoie mon corps, mais aussi mon esprit. Je me sens régénéré, ressourcé. J'ai faim.
Je sors, m'habille et file à la cuisine. Des œufs, des lardons, un peu de fromage et du jus d'orange ! Super, je vais m'offrir un petit déjeuner de roi. Mes œufs sont savoureux, je me régale. Et ce jus d'orange ! Il est tout bonnement...
Qu'est ce qu’il se passe ?
Que m'arrive-t-il ?
Hier, j'étais malade, à l'agonie, corps et esprit. Mourant !
Que se passe t'il ? ...
Oui !! Hier, ma colère, ma rage, mes pleurs. Cette prise de conscience. L'acceptation... Et l'arbre ! Le saule !
C'est dingue.
J'hésite, je reste là à ma table à manger, sans bouger. Je visionne à nouveau le film de ma journée passée. Incertain.
Puis je me lève et me rends au jardin. L'arbre est là.
Bien sûr qu'il est là, idiot ! Ou voulais tu qu'il aille, c'est un arbre !
En m'approchant de lui, je remarque que je me déplace bien. Les jours passés ce n'était pas le cas. La maladie, mes pensées, je trainais des pieds. Bouger était devenu compliqué. Je réalise ma matinée, normale et naturelle. Réveil, douche, petit déjeuner, tout ce qu'il y a de plus normal. Sauf pour moi, le mourant qui n'avait plus connu cela depuis bien longtemps.
Toujours hésitant, je m'avance vers le saule. Je me retiens, puis ose poser ma main sur son tronc.
C'est bien du bois !
Je me sens un peu con, je m'attendais à quoi ?
« Bonjour »
Rien, pas de réponse. Je me sens ridicule.
Mais pourtant, cet arbre, hier... Mon mental finit par cesser de se poser des questions, je me calme, m'apaise même.
« Merci »
Je suis envahi d'une chaleur douce. C'est intérieur. C'est de la reconnaissance ! Un sentiment de bien-être, un sourire, voilà ce que c'est.
Je me retourne, pose dos et tête contre lui. Je savoure, je me sens bien, je suis bien !
Je reste là quelques minutes, étonné, mais ravi. Le sourire que je porte semble gravé sur mon visage. Mon corps entier sourit.
Avec ce puissant ange gardien, ce garde du corps qui couvre mes arrières, je me sens capable d'affronter n'importe quoi. Je regarde devant moi. Ma conscience investit le jardin et la maison. C'est OK, tout va bien. Rien ne m'agresse, rien ne m'oppresse.
Je me sens capable de plus. Ma conscience s'élargit, saute par-dessus mon portail et investit la rue, la place puis le village tout entier. Mentalement, j'entre dans les boutiques, je croise les gens, les institutions, les croyances des autres. Rien ne m'atteint ! Je me sens bien, capable de leur sourire, de leur insuffler un peu de cette force qui est en moi et qui ne demande qu'à se répandre.
Je me pousse plus loin encore, la ville au-delà de ma campagne, ma région. Et d'un coup, je prends de la vitesse, j'englobe à tout va : le pays, le continent, la planète !
Tout est bien ! Je me sens uni. Je suis convaincu que je pourrai aller encore plus loin, mais déjà, j'ai la certitude de faire partie du tout et que tout est bien, que tout ira toujours bien désormais.
Un clignement d’œil et me voilà revenu ici et maintenant, adossé au saule.
Je passe la journée et les quelques jours suivants, attentif à mon monde intérieur. Je ne suis pas anxieux, je ne redoute pas la rechute, je guette tout simplement. Je constate, pas de doutes, pas de troubles, physiques ou émotionnels. Je scelle ma conviction et je m'habitue à cet état d'être si agréable.
Mon contrôle suivant chez l'oncologue se passe comme je l'ai imaginé. Mes résultats sont bons. Ils indiquent que mon cancer quitte les lieux. Assez vite même. Mon toubib est incrédule, il s'interroge, ne trouve pas de cohérence logique à ce qui se passe en moi et refait les tests. Je me plie à son doute avec sourire et amusement.
« Vous... Vous avez fait quelque chose ? Vu quelqu'un d'autre ? Une autre médication ? »
« j'ai fait la paix »
Je vois dans son regard qu'il ne comprend pas, mais je n'insiste pas. Je me contente de sourire et de le laisser avec ça.
J'ai noté d'ailleurs que le regard des autres avait changé vis-à-vis de moi. Ils sentent quelque chose. Quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Ils en ont parfois peur. Parfois ils sont étonnés et curieux, mais n'osent poser de question, ils me regardent et s'interrogent. Pour d'autre la réaction c'est l'envie, voire la jalousie, mais ils n'osent s'y frotter et passent leur chemin avec mépris.
D'autres encore, sont surpris, presque émerveillés et il me semble, rassurés.
Je garde en moi très présent à l'esprit et au cœur cette journée si particulière où j'ai rencontré mon ami le saule. Où j'ai appris à m'aimer à nouveau, à aimer la vie à nouveau. Cette journée où j'ai découvert la paix intérieure. Cette même paix qui m'a libéré de mes fardeaux.
C'est peut-être cela que je dégage et que les autres perçoivent.
La Paix.
Le cancer et moi
extrait du recueil de textes courts "Empathie"
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Ntilza@laposte.net